Amélie Nothomb
Ce sont les petits esprits qui sont les plus nuisibles.
- Tout le monde a fait cette expérience: il suffit de dire “maintenant” pour que ce mot ne soit plus valable: Le présent ne correspond à aucune réalité. En reliant ce “maintenant” avec le concept d’individu, on obtient un point à triple détermination, que l’on appelle… – Le M.I.M.! Le point moi-ici-maintenant. – Comment savez vous cela, vous?- Votre quadrisaïeul n’était même pas encore dans le code génétique des spermatozoïdes de son quadrisaïeul que les linguistes parlaient déjà de ce point, mon, petit Celsius.
- Comment la morale a-t-elle pu se dégrader à ce point? – La morale, c’est un grand plat de viande. Il etait bien garni quand il est arrivé sur la table. Il a circulé dans l’ordre des préséances et, comme d’habitude, les premiers se sont trop servis. Quand le plat est arrivé au bout de la table, il était vide. Alors, furieux, les convives lésés sont mangé la maîtresse de maison. Qui faut-il accuser ?
- Réffléchissez. Le Bien ne laisse aucune trace matérielle – et donc aucune trace, car vous savez ce que vaut la gratitude des hommes. Rien ne s’oublie aussi vite que le Bien. Pire: rien ne passe aussi inaperçu que le Bien, puisque le Bien véritable ne dit pas son nom – s’il le dit, il cesse d’être le Bien, il devient de la propagande. Le Beau, lui, peut durer toujours, il est sa propre trace. On parle de lui et de ceux qui l’ont servi. Comme quoi le Bien et le Bien sont régis par les lois opposées: le Beau est d’autant plus beau qu’on parle de lui, le Bien est d’autant moins bien qu’il en est question. Bref, un être responsable qui se dévouerait à la cause du Bien ferait un mauvais placement.
Les êtres nuisibles trouvent toujours le moyen de nuire.
Ainsi, petite fille, j’étais persuadé que les adultesavaient dans le cerveau une chose que les enfants n’avaient pas – une excroisance qui se développerrait à l’intérieur de ma propre tête quand je serais grande. J’y croyais dur comme le fer: sans cette glande inconnue, comment expliquer le comportement si bizarre des adultes? Et puis, je suis devenue grande et je me suis aperçue que rien n’avait poussé dans mon cerveau. Depuis, j’ai appris à douter de tout.
Pas besoin d’intéret pour mentir. Le plaisir suffit.
